L'ami

Pourquoi pleures-tu aujourd'hui ?
Dur et solide devant l'adversité,
Souvent je t'ai regardé sans rien dire
Et tu as douté de mes sentiments.
Faut-il donc toujours affirmer,
Crier, enfoncer sous le poids des mots
Je t'aime de mes cent mille tonnes ?
Et la fourmi broyée par la charge
Croit enfin au talon qui l'écrase !
Je sais que tu n'es pas de ceux-là.
Je sais que tu connais la valeur des silences.
Dans l'espace qui alors n'est plus vide,
Les pensées se croisent et leurs mots chuchotés
Ont plus de force, notre lien en fait foi,
Que le plus beau discours du meilleur des tribuns.
Picasso a trop peint, trop dessiné,
Pour savoir aujourd'hui où se trouvait le vrai.
Comme dans la ruche où miel est abondant
Alors que rare est la gelée royale,
Pour toi je voulais garder ce que j'avais de mieux.

Pourquoi pleures-tu aujourd'hui ?
Lorsque loin du port, j'ai risqué me noyer
Car sur un frêle esquif, je m'étais reposé,
Qu'alors mon couple s'est disloqué,
Asphyxié, éperdu, les yeux fermés,
Le courant m'emportait et les prises lâchaient,
Sous ma main tendue qui tout agrippait
J'ai senti le radeau stable qui pouvait me porter.
Sans ouvrir les yeux j'ai su que c'était toi,
J'ai pleuré sur mon sort et tu m'as secoué :
Marche sur mes talons sans regarder derrière.
Tes conseils et ta présence m'ont redonné l'élan,
Devant toi je ne devais plus faillir,
Je me suis battu et je suis reparti
Pour mériter cela qu'enfin je vais nommer,
Ton amitié plus forte que l'amour d'une femme.

Pourquoi pleures-tu aujourd'hui ?
Tu vois que je n'aurais pas du parler.
Retournons à nos silences si bien remplis,
Nos regards croisés par-dessus les autres,
Peu de mots plein de sel nous empliront le coeur.
Mais avant de refermer l'écluse,
Qu'une dernière vague nous submerge,
Nos larmes, de joie s'y mêleront.
L'eau est limpide, la rivière est large,
On l'appelle amitié, sa matière est d'amour.

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