Echouage

 

Echoué à la morgue, le corps sous un drap blanc,

Il attend que l’on vienne enfin le reconnaître

Après une vie passée à dormir sur des bancs,

Des quais et des trottoirs mais jamais de fenêtre.

Il n’a jamais voulu de ce monde bien rangé,

Des lendemains tracés aux horaires définis,

Des conventions qui disent comment il faut manger,

Ni des règles sociales, tout ce qu’il a honni.

Epris de liberté et d’espaces sans contraintes,

Il a abandonné famille et patrimoine,

Du confort matériel quitté toutes les craintes

Pour une errance choisie qu’il jugeait plus idoine.

Il a ainsi connu de nombreux égarés,

A partagé leurs nuits, leur pain et leurs bouteilles,

A squatté des péniches sur des quais amarrés,

Découvert des endroits à nul autre pareil,

Eu de vraies amitiés sans soupçon d’intérêt

Et surtout vécu sans chaînes, ni collier ni enclos,

Sans rien à rembourser, pas le plus petit prêt,

Ni charges ni impôts, même pas pour un falot.

La camarde cependant, son unique créancier,

L’a poursuivi sans cesse, avide et obstinée,

Sur toutes les routes du monde et sur tous les sentiers

Pour de toute cette richesse finir par le ruiner.

Par une nuit trop froide pour lutter sans abris,

Son organisme usé a fini par se rendre.

Il est mort au matin dans les rues de Paris,

Refusant jusqu’au bout tout ce qui peut se vendre.


Copyright Jacques R. Verpeaux (Eucalion) © Droits de reproduction et de diffusion réservés - Ecrire : jacques@verpeaux.net